Pour l’athéisme artistique
Titre alternatif: contre le fanatisme littéraire. C'est un peu fort, mais ç'a le mérite de restreindre mon discours au champ littéraire, celui dans lequel je suis le plus à l'aise de discuter.
Comme certains d'entre vous le savez déjà, j'ai commencé en automne dernier une technique intensive en informatique. (Je reviendrai dans un autre billet sur ma perception du lien entre la création littéraire et la construction d'un logiciel.)
Au milieu d'un cours sur les autorisations NTFS, un étudiant que je ne connais pas ouvre la porte à la volée en criant quelque chose comme "Raid poétique". Je ne sais pas exactement à quelle réaction il s'attendait, mais il a semblé légèrement décontenancé par la convergence des regards interloqués de toute une classe. Quelques instants de silence plus tard, l'étudiant annonce son intention de nous lire un poème. Le prof bredouille, encore un peu sous le choc:
-- Ben, c'est que, y'a un cours...
-- Ouais, mais c'est juste un poème, ç'a jamais fait de mal à personne, un poème...
(Ce gars-là sous-estime grandement le pouvoir de la littérature).
-- Et puis, qu'il rajoute, d'habitude le monde est content.
Ah, c'est de notre faute? Bon...
Probablement parce qu'il sent que c'est la façon la plus rapide de se débarasser de l'importun, le prof accède à sa demande, et l'étudiant se lance dans une lecture d'une poétesse québécoise dont le nom m'échappe. Sitôt la dernière strophe scandée, trois petits tours et puis s'en va. La porte était à peine refermée que quelques rires fusaient déjà dans la classe. Mais moi, je ne riais pas, j'étais même un peu troublé.
Tout d'abord, je ne veux pas démolir l'entreprise étudiante de ces Raids poétiques: jusqu'à un certain point, je comprends la pertinence et l'intérêt du projet. Mais si je m'abstiens de démolir, je me réserve toutefois le droit de critiquer.
La littérature, et par ce terme je rejoins tout le domaine romanesque, poétique, fictionnel, dramarturgique, etc., n'est pas un bulldozer qu'on peut imposer à qui passe par là. Une telle attitude dénote une incompréhension de la relation qui existe entre l'auteur et le lecteur, qui est bien plus complexe qu'un simple processus unilatéral d'appréciation. Prendre pour acquis que tout le monde est continuellement un lecteur potentiel revient à placer l'auteur sur un piédestal permanent: "Moi, artiste, vais te donner de l'art. Si tu n'en veux pas, ouvre la bouche quand même, je vais pousser fort pour que ça rentre."
À quoi bon imposer la beauté à des personnes qui n'en veulent manifestement pas? Ce gars du raid poétique (que je me permets de viser directement, premièrement parce que je ne saurais même pas le reconnaître si je le croisais dans la rue, et ensuite parce que je le construit comme un être abstrait qui représente l'entreprise à laquelle il participait) serait-il vraiment content si je débarquais chez lui à trois heures du matin pour lui réciter deux ou trois sonnets (ou sonates :P)? Non, il se sentirait envahi, et à juste titre. Pourquoi, donc, s'attendre à des applaudissements quand il fait un peu la même chose aux autres?
Se poser la question, c'est y répondre: l'idée, derrière tout ça, est de réveiller l'étudiant moyen, encrassé dans ses habitudes, et l'amener à voir le monde d'une autre façon en élargissant ses horizons, en le confrontant à des situations différentes et enrichissantes. C'est bien beau en théorie, mais dans les faits, ça ne fonctionne pas. On ne peut pas changer quelqu'un comme ça contre son gré...
Et si je suis d'accord avec le fond et l'idée très générale, je ne peux que me révolter contre une pratique de l'art dont le but principal et avoué est de faire chier les gens. Ce que j'y vois comme message qui est véhiculé à travers tout ça, c'est que si tu n'aimes pas la poésie, t'es un con, un béotien, un insensible. Pourtant, la poésie peut se manifester sous forme romanesque, par exemple, et certains (comme moi!) sont davantage sensibles à cette forme là, alors que la forme versifiée me laisse plus souvent qu'autrement de marbre: pourquoi donc courir les classes d'un collège pour imposer unilatéralement une vision de la littérature?
Souvent, quand on veut imposer sa vision des choses, c'est par manque de confiance, par refus de l'altérité, de la diversité. J'ose espérer que ce n'est pas avec cette attitude là que les poètes de demain investiront le territoire littéraire du Québec...


